Union-Stade à Forest : une dérogation jugée « irresponsable » par les défenseurs de la nature
Les associations Inter-Environnement Bruxelles (IEB) et Natagora ont annoncé un recours contre l’autorisation environnementale accordée à l’Union Saint-Gilloise pour l’édification d’un nouveau stade sur la Bemptsite à Forest. Elles estiment que cette dérogation, qui permet l’abattage de 237 arbres et la destruction d’habitats protégés, porte atteinte à la biodiversité bruxelloise et repose sur une interprétation discutable de « l’intérêt général ». À travers ce litige, c’est tout l’équilibre entre développement urbain et préservation écologique en Région bruxelloise qui est remis en question.
Une dérogation controversée au nom de l’intérêt général
Le 22 juillet 2025, Leefmilieu Brussel a octroyé à l’Union Saint-Gilloise une « dérogation » à la Natureverordening, permettant l’abattage de 237 arbres sur la Bemptsite à Forest et la destruction des habitats naturels de plusieurs espèces protégées. Concrètement, cette mesure autorise la transgression des règles de protection de la flore et de la faune au nom d’un « grand intérêt général ». Or, pour IEB et Natagora, la notion est mal définie et semble ici servir avant tout des objectifs sportifs et commerciaux. Selon elles, le projet ne présente pas de justification solide qui pourrait l’emporter sur la valeur écologique du site.
Un premier recours avait déjà été déposé devant le Collège de l’environnement, qui a confirmé la décision de Leefmilieu Brussel. Face à ce refus, les deux ONG ont décidé de porter l’affaire devant le Gouvernement bruxellois et n’excluent pas de saisir ensuite le Conseil d’État si la position n’évolue pas. Pour elles, la légitimité de la procédure est en jeu, tout comme la protection des zones naturelles rares dans une métropole dense.
La Bemptsite, un poumon vert au cœur de la vallée de la Senne
La Bemptsite est un terrain friché situé dans la vallée de la Senne, composé de bosquets, de zones humides et de pelouses spontanées. Cette mosaïque de milieux abrite une grande diversité d’espèces animales, notamment plusieurs oiseaux nicheurs recensés dans le récent atlas des oiseaux de Bruxelles. Selon cet inventaire, le site joue un rôle de refuge crucial pour des populations vulnérables, à l’heure où l’étalement urbain réduit sans cesse les espaces naturels.
IEB et Natagora rappellent que la zone est déjà reconnue pour sa valeur écologique. Cet espace serve notamment de corridor pour la faune et contribue à la régulation thermique et à la capture de carbone en ville. À terme, la destruction de ces habitats risquerait de fragiliser l’ensemble du corridor de la Senne, qui relie différents noyaux de biodiversité à travers Bruxelles. La perte de 237 arbres, outre son impact paysager, affaiblirait la résilience écologique de l’ensemble du quartier.
Processus décisionnel, entre délais serrés et consultation absente
Les associations reprochent au porteur de projet et aux autorités bruxelloises un manque de transparence et de dialogue. En pratique, le dossier a avancé sans véritable enquête publique ni débat ouvert avec les riverains et les experts de la nature. Les avis défavorables du Conseil supérieur bruxellois pour la conservation de la nature ont été écartés, sans que leurs réserves soient publiquement motivées.
Sur le plan réglementaire, la loi impose normalement une consultation et une enquête publique sur tout projet susceptible de porter atteinte à l’environnement. Mais la procédure d’« autorisation unique » allège certains délais au nom de l’efficacité administrative. Concrètement, IEB et Natagora dénoncent l’instrumentalisation de ce régime pour réduire les garanties de participation citoyenne et contourner les freins normaux de protection. Certains riverains, déjà confrontés à la perspective d’une augmentation du trafic routier et à des nuisances sonores, estiment eux aussi n’avoir jamais été réellement consultés.
Des alternatives sous-estimées face à un projet commercial
Au cœur de la contestation se trouve la question des alternatives. Pour les ONG, la rénovation du stade Mariënstad et l’optimisation des infrastructures existantes n’ont pas été sérieusement examinées. Elles considèrent que le recours à une exemption lourde de conséquences environnementales ne peut se justifier qu’en cas d’absence d’autres options réalisables.
En l’espèce, l’Union Saint-Gilloise souhaite regrouper tous ses équipements sur la Bemptsite afin d’accroître sa capacité d’accueil et d’améliorer le confort des supporters. Les promoteurs mettent en avant les bénéfices économiques attendus : créations d’emplois, retombées fiscales, dynamisation du quartier. Cependant, IEB et Natagora estiment que ces arguments sportifs et commerciaux, aussi légitimes soient-ils, ne constituent pas un intérêt général prioritaire face à la préservation d’un écosystème rare à Bruxelles.
Au-delà de la nécessité de moderniser les installations, le débat pose la question de la responsabilité sociale et environnementale des clubs professionnels. À l’heure où les grandes instances internationales promeuvent des stades « verts » intégrant toitures végétalisées ou panneaux solaires, certains estiment qu’il serait possible d’envisager un projet conciliant modernité et compensation écologique plus ambitieuse.
Parcours judiciaire et enjeux pour le futur
Le recours devant le Gouvernement bruxellois constitue la prochaine étape d’un processus en plusieurs strates. Si la décision est confirmée, IEB et Natagora annoncent qu’elles porteront alors le dossier devant le Conseil d’État. Ce dernier devra arbitrer entre la protection de l’environnement et la dynamique de développement économique et sportif. Sa jurisprudence a souvent insisté sur l’utilité de mesures compensatoires en cas de dérogation, mais a aussi reconnu la notion d’intérêt général élargie dans certains projets d’infrastructure.
Cette affaire illustre plus largement la tension constante en région bruxelloise, où l’espace disponible est rare et les enjeux de biodiversité importants. Selon les experts, le verdict de la justice administrative pourrait fixer un précédent pour les futurs projets d’aménagement. À terme, la Région devra sans doute renforcer ses procédures de participation et préciser la portée de l’« intérêt général » dans ses textes environnementaux.
Pour les défenseurs de la nature, l’enjeu est double : éviter une perte irréversible d’habitats naturels et garantir que les grands projets urbains respectent des normes de transparence et de consultation. Au-delà de l’issue contentieuse, c’est la capacité de Bruxelles à concilier croissance et respect de l’écosystème urbain qui est en jeu.

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